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  • Photo du rédacteurSara Stevan

#bodysummer, et après ?

Enfin les vacances ! C’est le moment du dolce far niente. Je me relaxe sur une plage italienne. Derrière mes lunettes de soleil j’observe les vacanciers autour de moi et je remarque en particulier la performance de « self-shooting » d’un couple sur la trentaine : une belle aux lèvres supra pulpeuses, dotée d’une silhouette sculptée, filme avec son smartphone son homme bronzé et parfaitement musclé sortir de l’eau. En rigolant, elle lui crie « Montre ton bodysummer ! ».


Tout le monde connaît désormais cette tendance qui consiste à préparer son corps par de l’exercice et des régimes, pour qu’il soit digne de s’afficher en maillot de bain sur les plages en été et …sur les photos de vacances.


J’imagine que pour parvenir à cette plastique-là ils ont dû fournir des efforts toute l’année et pas seulement ces dernières semaines. L’homme multiplie les sorties de l’eau comme s’il était figé dans une boucle spatio-temporelle : il tente devant la caméra de l’iphone de réaliser LA sortie d’eau parfaite en jouant le côté « James Bond ».


Sur sa droite, à deux mètres de distance, une dame âgée vient se rafraichir dans l’eau : tout son corps et sa peau ont subi l’effet de la gravité. Son ventre et ses seins ont visiblement donné et nourri la vie. Cette dame suscite en moi un profond sentiment de réalité et de dignité car ce corps est témoin de l’intensité de la vie qui l’a traversé. Par effet de contraste, je reste perplexe devant la plastique et l’exposition narcissique de ce jeune couple qui, vingt minutes après, est encore en train de se filmer.


Le bodysummer n’est pas juste un « costume » à enfiler pour l’été. Dans un monde où les modes vestimentaires estivales sont encore et toujours portées par de beaux mannequins adolescents, le bodysummer est une incitation troublante et supplémentaire à surveiller son corps pour qu’il prenne une forme idéalisée et fixe, ou figée de soi-même.


Cette fixité, cette injonction à la perfection, je la rencontre dans ma pratique thérapeutique chez les personnes souffrant de problèmes alimentaires. Souvent très belles, ces femmes se détestent ou trouvent des parties de leur corps dégoutantes et en souffrent. Vous vous doutez qu’il ne s’agit pas seulement d’un idéal de perfection physique mais de perfection psychique.


Il n’y a plus de jeu entre ce qu’on est vraiment et ce qu’on pense qu’on attend de nous. Être au service d’une idée de soi et de celle de l’autre : c’est le début de l’assujettissement. Être aimable, être parfaite pour l’autre et s’y soumettre (j’utilise ici le féminin mais il existe aussi ce problème chez de plus en plus d’hommes).


Les symptômes alimentaires sont la manifestation de ce malaise engendré par l’obligation inconsciente d’être parfaitement « aimables ». Mais on ne peut pas se libérer de la tentation d’être parfaits sans nourrir d’autres aspects de soi comme ses désirs profonds, ses besoins, ces choses qui font que nous sommes tous profondément uniques.

Pareil dans le mythe de Narcisse. Il n’a de lui-même qu’une seule vision, celle de son visage. Il n’a de lui qu’une seule connaissance, son image. C’est cette perfection physique qui est d’une grande pauvreté, qui à la fois lui plaît mais le limite. Comparativement, si Narcisse avait eu d’autres ressources, il ne se serait pas noyé en admirant son image dans l’eau d’un puits.


Une image de soi construite selon les règles des canons esthétiques peut certes être valorisante mais le retour continuel sur elle dénote la pauvreté d’autres aspects de soi et au fond, quasi toujours une très (trop) petite estime de soi.


Développer l’estime de soi est une étape importante du cheminement vers l’âge adulte, se rendre compte qu’être imparfait, c’est loin d’être catastrophique, au contraire, c’est une richesse car c’est dans l’imperfection que nous nous différencions. Être soi plutôt que parfaits, cela a l’air banal, mais c’est un long parcours que la vie nous demande de traverser afin de rencontrer le soi profond, son propre désir, ses besoins et ses limites.


Le corps n’est pas fait pour être un objet fixe, il est programmé pour être dans le mouvement et pour être capable de changer. En rayonnant sous le soleil le corps de la vielle dame regorge étonnamment de vie : combien de fois a-t-il changé de forme durant sa vie ? Combien de fois son anatomie, et son psychisme, ont-ils du intégrer ses humeurs, ses joies et ses souffrances ? Sans aucun signe d’autocélébration, le corps de cette dame âgée sur la plage mérite le trophée du bodysummer 2023.

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