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  • Photo du rédacteurSara Stevan

Comment gérez-vous les repas de Noël en famille?







« Je stresse car les fêtes de Noel approchent » ; c’est une phrase que j’entends souvent dans mon cabinet ! En cette fin d’année, je partage avec vous l’expérience de certaines de mes patientes (une petite synthèse) sur le thème très sensible des repas de fin d’année quand on souffre d’un trouble alimentaire 


C’est jeudi matin à 9h. Comme chaque semaine, j’accueille Jennifer, régulière et ponctuelle, pour sa thérapie. Elle se bat contre la boulimie nerveuse.

 

Elle se confie : « Je stresse car les fêtes de Noel approchent. J’adore Noel, j’adore ma famille mais le repas de Noel m’angoisse. J’espère que ça se passera mieux que l’année passée »

« Pourquoi, que s’est-il passé l’année passée ? »

« L’année passée, j’ai passé le 25 décembre chez la famille de mon copain. Le diner était très bon, mais je n’ai pas réussi à garder le repas dans mon estomac, je m’en souviens encore ».

« Avez-vous envie de m’en parler ?».

 

« Au début, ils ont servi l’apéro au salon. Ils nous ont servi du vin Moscato, avec des cacahuètes au wasabi et des flutes au beurre : c’était sympa mais à intérieurement je me disais que ces cacahuètes au wasabi, le Moscato et les flutes n’étaient pas une bonne association ».

 

« Qu’est-ce qui vous dérangeait ? »

 

« Je ne sais pas, je trouve que le coté piquant asiatique, le coté salé fribourgeois et le vin doux italien ne vont pas ensemble. Mais je me suis lâchée et j’en ai mangé. Je me suis dit que pour compenser j’allais éliminer le pain ou les féculents du repas suivant mais mes beaux-parents ont servi des vol-au-vent aux champignons. Le pire des plats de Noel ».

 

« Pourquoi ? Que représente ce vol-au vent pour vous ? »

 

« Ben… ce n’est pas un plat : à la base c’est un trou fourré avec une sauce ! »

 

En s’entendant parler, Jennifer éclate de rire devant cette image métaphorique et troublante.

 

« L’idée du vol-au-vent remplit de sauce me dégoute, il y a quelque chose d’inadmissible là-dedans. Je me suis sentie mal à l’idée de devoir avaler ça. J’ai regardé mon copain et ai essayé de lui faire comprendre que je n’aimais pas ça ! Mais il n’a pas compris. J’ai fini par tout manger, il était très bon finalement.

 

Quand j’ai fini mon assiette, j’ai commencé à imaginer tout ce qui flottait dans mon estomac, je n’arriverais pas à digérer tout ça : des cacahuète au wasabi, des flutes, le vol-au-vent, la sauce aux champignons. Un sacré mélange ».

 

« Un mélange indigeste ?»

 

« C’est exact. Je suis allée aux toilettes et j’ai tout vomi »

 

« Qu’est-ce que cela vous apporte de tout vomir ? »

 

« Je ne sais pas mais ça me fait du bien. Je me sens si impuissante car je sais que ce n’est pas normal mais je n’arrive pas à faire autrement. En me vidant j’ai l’impression de reprendre le contrôle, le sentiment de reprendre possession de moi »

 

« Comme si vous n’étiez plus propriétaire de votre personne durant le repas ? »

 

« Oui, c’est les autres qui décident, les autres qui m’invitent : ensuite ils me gavent, je me sens gavée comme une oie. C’est lourd, ça m’angoisse beaucoup. Vomir me libère ».

 

A ce stade de notre conversation, je sais pertinemment que le problème de Jennifer n’est pas l’alimentation mais le sentiment de gavage qu’elle perçoit. Son trouble alimentaire n’est que la partie visible (le symptôme) de tout ce qui se joue en arrière-fond dans les relations avec les personnes à table qui réactivent des sentiments qui sont déjà bien présents développés durant l’enfance. Chez elle je saisis un fort sentiment d’intrusion et d’envahissement, je décide d’investiguer donc les dynamiques relationnelles autour de cette tablée festive.

 

« Comment avez-vous apprécié les échanges avec les autres à table ? »

 

« Mon beau-père ne m’a pas lâchée une seconde : il a parlé de lui-même durant tout le repas, il est véritablement bavard, je n’arrivais pas à en placer une. Il ne s’est pas du tout intéressé à moi : il reprenait chaque sujet de conversation pour parler de lui. Il me tenait la jambe avec ses histoires, je n’arrivais pas à me libérer de lui. Avec une oreille j’écoutais les autres et avec l’autre je faisais semblant de l’écouter comme si j’étais intéressée. J’étais envahie par ses discours »

 

« Est-ce que cette sensation d’être envahie resonne en vous ? »

 

« Oui, cela me fait penser à ma mère. Elle a beaucoup besoin de me parler. Particulièrement de mon père. Je veux qu’elle sache qu’elle peut compter sur moi car elle souffre beaucoup à cause de lui, elle est désespérée. Elle est si près de moi quand elle me parle que je peux sentir son haleine, alors je finis par rester assise à table, à subir. Je reste assise pendant des heures pour l’écouter, je connais sa relation avec mon père dans tous les détails, elle n’est pas simple, c’est vraiment injuste ce qu’elle doit supporter, elle me dit qu’elle veut divorcer mais ça n’arrive jamais, je ne sais plus que penser ».

 

Jennifer a commencé à être boulimique pour s’échapper aux douloureuses histoires sa famille : en écoutant (en subissant) les éternels discours de sa mère dans la cuisine, elle ouvre les placards et elle mange tout ce qui lui passe sous la main. La mère, sans limites dans le partage de sa vie intime, déverse sur sa fille ses propre angoisses. La fille, incapable de mettre des limites à l’envahissement psychique de sa mère finit par absorber tout en elle.

Se laisser envahir est la seule chose qu’elle sait faire. Ne connaissant plus ses priorités, ses besoins et ses désirs, Jennifer est entièrement « bonne », adéquate et soumise aux besoins affectifs maternels. Mettre un frein à sa mère équivaudrait à se sentir mauvaise, coupable, inadéquate.

 

Dans son cas, la boulimie est la seule solution qu’elle a trouvée pour survivre à une importante détresse existentielle. Avaler beaucoup de nourriture anesthésie ses puissantes angoisses, vomir lui permet de se soustraire à une intrusion massive de la vie psychique des autres.

 

A l’apparence indépendante et autonome, Jennifer a de la peine à se positionner comme sujet dans sa vie, elle est littéralement assujettie au désir des autres. Lui demander de faire des efforts sur la nourriture, c’est totalement inutile.

La thérapie doit porter sur cette part d’elle qui doit s’émanciper du besoin affectif de sa mère et quitter l’illusion de pouvoir changer le destin affectif de ses parents.

La relation thérapeutique devra la rejoindre dans cet univers d’enfant à l’endroit où elle ne pouvait pas dire ni ressentir quand est-ce qu’elle était « rassasiée » des histoires familiales sans pouvoir mettre des limites par peur d’être inadéquate aux yeux de ses parents. Seulement une meilleure émancipation lui permettra de ressentir les limites entre sa vie et celle des autres, limites qui sont à la base du sentiment de faim, ou d’intrusion ou de satiété.


Conclusions :

 

  • Le plus difficile n’est pas le repas de Noël mais c’est l’absence de relation réelle à l'entourage

  • C’est la nourriture qui remplace la relation

  • La nourriture qui remplit faussement le vide de sens

  • Dire non aux besoins ou désirs des autres est devenu impossible

  • Manger ou refuser la nourriture calme l’angoisse et le sentiment de culpabilité

  • L’angoisse dirige les crises alimentaires

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