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  • Photo du rédacteurSara Stevan

La face cachée du #bodypositivisme

Dernière mise à jour : 12 déc. 2023

Je n’ai jamais été très contente de mon corps. Il m’a fallu arriver à 45 ans et deux enfants pour qu’étrangement je commence à m’y habituer, à collaborer avec lui, et tout en étant philosophe, je n’avais jamais tout à fait bien compris jusqu’ici l’idée qu’on puisse être véritablement satisfaite de son corps. J’ai toujours recherché ce fin équilibre entre l’esprit et le corps célébré par les philosophes, et comme tout le monde cela a été très dur d’en trouver un.


Être bien dans son corps ou montrer qu’on y est bien est le thème du siècle. Parfois, devant le miroir, on s’adresse à sa propre image avec un drôle exercice de mise à distance, pour voir quel effet l’image de nous susciterait sur un autre, comme si nous nous mettions à la place d’un autre qui nous regardait. On se retrouve à constater : « aujourd’hui je me trouve belle, j’ai des fesses d’enfers », « ce matin je ne ressemble à rien », « je suis trop grosse » ou encore « trop maigrichonne et flasque ». Quelquefois, nous surjouons une position corporelle ou théâtralisons nos expressions : on aimerait être sûr-e-s de soi en montrant LA qualité physique idéale qui éblouirait magiquement tout notre entourage, pour qu’il ne perçoive pas nos aspects les plus incongrus mais, hélas, réels. Mais paradoxalement on souffre si l’autre ne s’intéresse pas à notre vraie essence, bien plus précieuse et vulnérable que l’image apprêtée qu’on renvoie.

En réalité, entre soi et soi vivent un tas de sentiments contrastés de soulagement ou d’angoisse, de satisfaction ou de dégout, d’amour et de haine pour son propre corps. Et c’est tout à fait normal.


J’ai été stupéfaite lorsqu’une amie m’a fait découvrir le mouvement #bodypositive et ses influenceuses aux millions d’abonnés. J’ai constaté qu’elles célébraient l’amour inconditionnel – et troublant – de leurs corps en état d’obésité. Elles l’exposent, le mettent en scène comme si elles exhibaient une voiture de luxe et qu’il ne leur restait qu’à l’accessoiriser à outrance comme par exemple les influenceuses "plussize" sur TikTok, ou alors, apparemment super confiantes, ces personnes nous font croire que l’obésité n’a pas une autre destinée que celle de l'apparence, le but d’être magnifiée et ne souffre d’aucune contestation sur le plan de la santé, comme dans le cas de Megan Jayne Crabbe sur Instagram. Ces influences veulent que la personne en situation d'obésité ne soit plus associée aux nombreuses questions relevant du domaine de la santé: pour elles, le diktat de la célébration de l'enveloppe corporelle compte plus.


Aucune de ces images d’elles ne nous montrent l’état de leur « théâtre interne » ni de leur intériorité. Entre le merchandising des corps obèses et de nouveaux segments de marché politique, je me méfie donc de cet incroyable amour d’elles-mêmes et de leur corps qui les épargnerait de toute angoisse et de tout sentiment ambivalent vis-à-vis d’elles-mêmes et de la nourriture : que se passe-t-il profondément en elles ?


Depuis l’intérieur de ma pratique thérapeutique avec des personnes en état d’obésité qui souffrent de leur poids, je sais qu’il ne leur viendrait pas à l’idée de se mettre en scène comme ces influenceuses.


Non seulement elles souffrent de leur propre dépendance à la nourriture qu’elles analysent avec courage et dignité en thérapie, mais elles pâtissent aussi de l’injonction bodypositiviste à faire comme si l’envie de s’en sortir n’avait pas de sens ou pire, était même jugé comme la trahison à une appartenance supposée à un mouvement.


Quand nous questionnons ensemble leur dépendance à la nourriture, nous découvrons régulièrement d’autres dépendances qui agissent en arrière-fond, comme la dépendance à quelqu’un de vivant ou de mort, ou celle qui pousse à réaliser le désir d’un autre avant le leur.


Les personnes que je côtoie subissent leur sentiment de « non satiété » et les véritables invasions de nourriture qu’elles font subir à leur corps de la même manière que leur psyché subit ou a subi des envahissements psychiques dans beaucoup de dimensions et de moments de leurs vies. L’absence de satiété que ressentent les personnes qui souffrent de troubles hyperphagiques ou boulimiques les pousse à vouloir toujours remplir un vide très particulier : le vide de Soi.

L’exercice d’un quelconque contrôle ou de freins que nous mettrions aux envies alimentaires est inutile et même destructeur. Et c’est là-dessus que jouent évidemment les influenceuses en dédramatisant la posture de la négation de nourriture. Se priver en effet ne règle rien. Faut-il pour autant s’empiffrer et s’en réjouir ? Vouloir contrôler est aussi néfaste que n’avoir aucun contrôle. C’est que le problème est beaucoup plus profond. Ou plus simple.

Toutes nos voix internes et nos différents ressentis constituent le plus riche des théâtres du monde : leur prêter une véritable attention signifie se questionner sur tous nos ressentis internes, y compris les plus douloureux et inconfortables en acceptant de contacter notre vulnérabilité ainsi que notre sentiment de plaisir.


C’est cela avoir un Soi. Sans cette introspection répétée, nous tombons dans une narration monolithique et unilatérale de nous-mêmes et des autres, en nous épuisant sur le long terme dans un scénario théâtral rigide ou dans la maladie. Si l'obésité est en effet aujourd'hui une maladie, un problème majeur de la société cause importante de décès, de diabète, de maladies cardiaques, d’hypertension artérielle, d’hypercholestérolémie, d’accidents vasculaires cérébraux et de certains types de cancer, c’est aussi une maladie du Soi, le signe du refus de se contacter intimement, pas à pas et avec plaisir.

La philosophie a toujours été maîtresse de ce questionnement du lien entre le corps et l’esprit et du type de relation que tout individu entretient entre son intériorité et son corps. En quoi elle peut grandement aider, si on la traduit bien, c’est à découvrir une posture interne et existentielle.


Epicure (342-270 à JC) dans sa Lettre à Ménécée et dans ses Maximes Capitales, définit le bonheur de manière négative comme absence de troubles physiques ou psychiques, mais aussi considère que le plaisir est le moyen privilégié pour les combattre. Le plaisir, dès lors, devient principe et fin de la vie heureuse : il doit être préservé du déplaisir provoqué par l’excès et sa proportionnelle souffrance, physique ou psychique. Plus facile à dire qu’à faire ?

Oui et non. C’est par l’apprentissage de la modération, du contact authentique avec les différentes parties de soi que nous réparons ce vide : c’est petit à petit que les excès de nourriture cessent et que l’équilibre revient. La solution miracle est un leurre dangereux.




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